Interview aux « Izvestia » du métropolite Hilarion (Kapral), primat de l’Église russe hors-frontières
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Le métropolite Hilarion (Kapral), primat de l’Église russe hors-frontières a donné l’interview suivante, en date du 7 octobre 2018, au journaliste N. Ivanov, des « Izvestia », au sujet de l’Ukraine :

N.Ivanov. – Par quoi est dictée cette politique que tente de mener le Patriarcat œcuménique en Ukraine ? Par quoi cela est-il provoqué en premier lieu ?

Métropolite Hilarion – Je pense que c’est un problème double. Premièrement, la politique mondiale dans un sens large est liée à cela. Deuxièmement, le patriarche de Constantinople s’est toujours efforcé d’élargir son influence. Il considère que tous les territoires à l’étranger qui ne se trouvent pas sous une quelconque Église locale, constituent son territoire. Par exemple, les États-Unis. Il considère que le patriarche de Constantinople doit présider toutes les assemblées, tous les offices liturgiques communs. Il lui a été donné le privilège d’être le premier parmi les égaux. Mais ici, il a une autre intention : être à la tête de tous les territoires. Disons que dans le cas des Philippines ou n’importe quel autre petit pays, il considère toujours qu’il s’agit du territoire du Patriarcat œcuménique. Il fonde tout cela sur un canon ancien, existant à l’époque byzantine. Ce canon concernait aussi des territoires éloignés de Constantinople. Mais ils en élargissent la signification.

– Y a-t-il certains fondements canoniques à ce qui se produit maintenant ? À ce que, entre autres, le Patriarcat œcuménique donne « le feu vert » à l’autocéphalie ?

– Justement non. De nombreux canons disent qu’un évêque ne doit pas intervenir dans le diocèse d’un autre sans l’accord de celui-ci. Avant de négocier au sujet de quelque autocéphalie, il fallait négocier avec l’évêque local, S.B. le métropolite Onuphre. Mais là, on négocie avec un groupe d’Églises qui se trouvent en situation de schisme voilà déjà des décennies. Aussi, il s’agit là d’une affaire politique. Ignorant l’Église canonique sous le métropolite Onuphre, ils négocient avec un autre groupe, schismatique. C’est contre toutes les règles de la vie ecclésiale.

– Mais comment fondent-ils leur conduite ?

– Ils considèrent qu’à une certaine époque, Constantinople avait concédé à Kiev une sorte d’autonomie. Mais cela s’est produit il y a longtemps, les conditions changent. Parce que la Rous’ comprend et la Russie et le Patriarcat de Moscou. C’est-à-dire que c’est en fait le territoire de l’Église orthodoxe russe. C’est pourquoi le patriarche de Constantinople devait discuter avec notre patriarche de Moscou et de toute la Russie Cyrille et avec le métropolite de Kiev et de toute l’Ukraine Onuphre. Comme premier parmi les égaux, il aurait pu alors confirmer l’établissement de l’autocéphalie. Mais l’autocéphalie elle-même doit être octroyée par le patriarche de l’Église orthodoxe russe. Ils ignorent la partie canonique dirigée par le métropolite Onuphre. Et ils discutent seulement avec le groupe qui est schismatique, qui n’est pas reconnu par les Églises orthodoxes. Il fallait, selon moi, commencer par des négociations entre les deux parties de l’Église orthodoxe d’Ukraine, afin qu’elles discutent, se réunissent, c’est-à-dire règlent leurs problèmes. Alors on pouvait aborder la discussion sur l’autocéphalie. Or ici, on considérera autocéphale un groupe minoritaire, tandis que la grande partie de l’Église orthodoxe en Ukraine sera illégale aux yeux du gouvernement.

– Tous ne se prononcent pas en Ukraine pour l’autocéphalie, comme nous l’avons vu. Pourquoi cela a-t-il pour nous une telle importance ? Il se produira que ceux qui sont contre, restent sous le Patriarcat de Moscou.

– L’un des problèmes est que le groupe qui n’est pas canonique, a une attitude très agressive envers l’Église orthodoxe d’Ukraine dirigée par le métropolite Onuphre. Il y a beaucoup de cas lorsque les églises, les paroisses sont saisies de force. Il y a beaucoup d’actes injustes à l’égard de notre Église canonique.

– Que vous semble-t-il, c’est là la volonté de tout le Patriarcat de Constantinople ou, à un degré prépondérant, l’initiative du patriarche Bartholomée ?

– Je pense que c’est en effet plutôt son initiative personnelle. Et peut-être d’une certaine partie des orthodoxes ukrainiens qui se trouvent à l’étranger. Ceux qui ne sont pas en union avec notre Église espèrent aussi (l’autocéphalie), mais pour certaines raisons politiques. Ils ont des sentiments particulièrement antirusses, ils considèrent que du fait de la commémoration liturgique du patriarche Cyrille par l’Église orthodoxe d’Ukraine, celle-ci est constituée d’ennemis de l’Ukraine. Les sentiments politiques et nationalistes sont ici entremêlés. Aussi, nous entendons des attaques contre l’Église orthodoxe d’Ukraine qui est liée avec le Patriarcat de Moscou. Et l’on profère maintenant des menaces à l’égard de S.B. Mgr Onuphre et d’autres hiérarques. C’est tout-à-fait terrible.

– Il en résulte que la politique s’en mêle. Mais est-ce que les relations entre la Russie influent sur la situation ?

– L’État (russe) n’y est pour rien. C’est l’Église orthodoxe russe qui défend l’Église orthodoxe d’Ukraine contre les attaques.

– Vous coexistez depuis longtemps avec Constantinople. N’y avait-il pas avant cela des conflits, lorsque l’on ne parvenait pas à des points de vue communs ?

– On s’entendait calmement et paisiblement. Nous avons une assemblée des évêques orthodoxes canoniques. C’est seulement maintenant, lorsque le Patriarcat de Constantinople a nommé ses exarques en Ukraine que notre patriarche Cyrille et le Saint-Synode ont décidé que nous devions nous abstenir de la concélébration, dans l’espoir que les choses changeront et se calmeront. Mais si l’histoire se développe négativement, nous serons contraints à continuer de nous abstenir de concélébrer. Cela ne concerne que les évêques, et non les prêtres ou les fidèles. Cela continue déjà depuis deux, trois semaines.

– Mais s’ils décident malgré tout de se séparer, que se passera-t-il après ?

– C’est l’Assemblée des évêques (de l’Église orthodoxe russe) qui doit réexaminer la situation. Ou à tout le moins le Synode de l’Église orthodoxe russe décidera comment il faudra agir par la suite. Une détérioration des relations, naturellement s’ensuivra.

– Beaucoup disent qu’en fait la question de l’autocéphalie avait déjà mûri du temps du patriarche Alexis. Aujourd’hui, elle est soulevée à nouveau sur un fond de conflits politiques.

– Dès 1920, certains voulurent établir l’autocéphalie en Ukraine. Des tentatives eurent lieu de sacrer des évêques pour l’autocéphalie ukrainienne, mais personne ne fut d’accord pour le faire. Alors, le groupe d’Ukrainiens en faveur de l’autocéphalie fut connu sous le nom « d’auto-consacrés ». C’est une vieille histoire. Mais la majorité des fidèles et des représentants du clergé étaient heureux de constituer une partie de l’Église orthodoxe russe.

– Mais cette question a-t-elle été soulevée à nouveau dans les années 1990 ?

– Oui, plus ou moins. Cependant, le patriarche œcuménique lui-même affirmait alors qu’il ne pouvait avoir aucune relation avec ceux qui s’engageaient dans le schisme. C’était compréhensible à tous. Maintenant, je pense que le patriarche de Constantinople se trouve sous une forte pression de différents côtés, d’Ukraine et d’Occident. L’Europe, les USA sont fortement antirusses.

– Pouvaient-ils utiliser cette situation pour l’escalade du conflit ?

– Le Patriarcat lui-même est un très petit groupe de gens qui se trouvent en Turquie. Ils dépendent de différentes organisations qui le soutiennent. Lorsque se produisent des changements politiques, le Patriarcat de Constantinople est ébranlé.

– Vous voulez dire qu’ils dépendent financièrement de l’Occident ?

– Oui, effectivement, financièrement. D’où recevraient-ils de l’argent en Turquie ? Ils y sont persécutés, brimés. Ils dépendent fortement des fidèles grecs.

– Les forces politiques peuvent-elles aider à régler pacifiquement le conflit ? Ou bien ce n’est pas leur affaire ?

– Ce n’est pas l’affaire des présidents de se mêler des affaires ecclésiastiques. L’Église ne se mêle pas des affaires de l’État, et il doit en être de même de leur côté. Il doit y avoir une « symphonie », une collaboration pour les œuvres bonnes.

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