Recension : Évagre le Pontique, «À Euloge – Les vices opposés aux vertus»
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Recension: Évagre le Pontique, À Euloge – Les vices opposés aux vertus. Introduction, texte critique, traduction et notes de Charles-Antoine Fogielman, « Sources chrétiennes » n° 591, Éditions du Cerf, Paris 2017, 534 p.
Évagre le Pontique est une figure majeure de la spiritualité monastique orientale, et sans doute celui qui a le plus contribué à lui donner sa structure (que conserve encore la spiritualité orthodoxe actuelle). Malgré cela, l’édition critique de son œuvre avance lentement, car sa tradition manuscrite a été compliquée par le fait que, ayant été détruite ou occultée à la suite de la condamnation d’Évagre pour origénisme par le Ve Concile œcuménique (Constantinople II) en 553, elle s’est transmise sous d’autres noms (en particulier celui de saint Nil) ou sous forme de traductions, la rendant difficilement repérable. Ce n’est par exemple qu’au XXe siècle, grâce aux travaux du regretté père Irénée Hausherr, que l’une de ses œuvres majeures, le Traité sur la prière, a pu lui être restituée. Antoine Guillaumont et son épouse Claire ont ensuite beaucoup contribué à faire connaître Évagre, par la publication des premières éditions critiques, de leurs traductions, et d’études diverses, dont les remarquables synthèses que sont la vaste introduction au Traité pratique (« Sources chrétiennes » n° 170) et le volume Un philosophe au désert – Évagre le Pontique (Vrin, Paris, 2004). Paul Géhin a ensuite poursuivi leur œuvre d’édition.
Le présent volume est la thèse de doctorat de Charles-Antoine Fogielman, ancien élève de l’École des chartes et de l’EPHE. Il comporte deux œuvres.
La première est un traité intitulé À Euloge, du nom de son destinataire (peut-être un prêtre, disciple de saint Jean Chrysostome, venant d’embrasser la voie érémitique). Il se distingue, par sa forme suivie et construite, de la plupart des autres œuvres d’Évagre, qui sont des recueils de sentences ; il se rapproche en revanche du style épistolaire, un autre genre littéraire pratiqué par le Pontique. C’est une initiation à la vie monastique, proche, par son thème, du Traité pratique, mais qui vise, plus que ce dernier, un public de moines débutant dans la vie anachorétique, ce qui ne l’empêche pas de placer les conseils donnés à un niveau d’exigence très élevé. Il s’agit d’ailleurs probablement, comme en témoigne sa cohérence et les allusions à quelques textes publiés antérieurement, d’une œuvre de la maturité, rédigée peu avant 394, alors que les catégories de la vie spirituelles avaient déjà été bien posées par l’auteur. Le traité insiste beaucoup sur le rôle des efforts, et en particulier de la persévérance, sans pour autant croire qu’ils peuvent tout, autrement dit sans minimiser le rôle corrélatif de la grâce. Évagre note par exemple: « Ceux qui reçoivent de la grâce le pouvoir des efforts, qu’ils ne considèrent pas le tenir de leur propre force. […] Ainsi, pour tout ce que tu accomplis de bien, offre une action de grâces à Celui qui en est la cause ».
La deuxième œuvre est intitulée Des vices opposés aux vertus. C’est une présentation de chacun des huit vices (ou passions) génériques et de chaque vertu qui lui est opposée. C’est une œuvre brève prenant la forme de neuf chapitres de petite taille. Intitulée dans certains manuscrits Second traité à Euloge, elle était probablement adressée au même destinataire que la première, ce qui justifie son édition à ses côtés.
Euloge semble avoir eu un haut niveau de culture auquel il convenait de s’adapter. Cela explique que les deux œuvres aient en commun la recherche d’une certaine qualité littéraire qui les distingue du style plus technique des autres œuvres d’Évagre. La seconde en particulier se caractérise, dans la description des passions et des vertus, par un usage abondant d’images et de métaphores, et un style poétique. Citons pour exemple cette belle description des deux passions premières, la gourmandise et la luxure et des vertus qui leurs sont opposées, la tempérance (que le traducteur a appelée sobriété) et la chasteté :
« 1. La gourmandise est donc mère de luxure, propre à nourrir les pensées de paroles, relâchement du jeûne, recrudescence de la voracité, muselière de l’ascèse, épouvantail de la résolution, imagination de nourritures, figuration de condiments, poulain débridé, folie effrénée, réceptacle de maladie, envieuse de la santé, obstruction des boyaux, grognement des entrailles, aboutissement des excès, consœur de la luxure, pollution de l’entendement, impuissance du corps, sommeil accablant, sinistre mort. La sobriété est frein du ventre, fouet contre l’insatiabilité, balance équilibrée, muselière de la gastronomie, renoncement au repos, engagement à la dureté, dompteuse des pensées, œil de veille, destruction de l’échauffement, pédagogue du corps et élévation de l’âme, tour des efforts et rempart des bonnes dispositions, répression des mœurs et renvoi des passions, mortification des membres, reviviscence des âmes, imitation de la Résurrection, gouvernement de sanctification.
2. La luxure est rejeton de la gloutonnerie, émollient du cœur, fournaise de l’échauffement, entremetteuse des idoles, pratique contre nature, beauté dans l’ombre, copulation rêvée, lit de songes, union inconsciente, excitation de l’œil, impudence de la vision, reproche dans la prière, turpitude du cœur, pilote vers l’ignorance, guide vers la condamnation.
La chasteté est habit de vérité, pourfendeuse de l’impudicité, cocher des yeux, surveillant de l’intuition, circoncision des pensées, excision du libertinage, naturel corrigeant la nature et antithèse à l’échauffement, assistante des travaux et collaboratrice de la sobriété, flambeau du cœur, résolution de prier. »
Rappelons qu’Évagre avait lui-même une grande stature intellectuelle et spirituelle, fondée sur une excellente formation: il fréquenta très tôt les Cappadociens, étant institué lecteur par saint Basile et ordonné diacre par saint Grégoire de Nazianze, qu’il considérait comme son maître, et qu’il accompagna à Constantinople, se faisant remarquer dans la capitale par sa vive intelligence et son habileté dialectique dans les discussions théologiques; il se retira ensuite dans les déserts d’Égypte (à Nitrie puis aux Cellules) où il vécut 40 ans jusqu’à sa mort; il y reçut les enseignements de saint Macaire d’Alexandrie et de saint Macaire d’Égypte (Rufin le présente même comme un disciple de celui-ci), et fréquenta beaucoup des grandes figures spirituelles que nous présentent les Apophtegmes et l’Histoire lausiaque.
Notons que le fait qu’Évagre ait été condamné par le deuxième concile de Constantinople ne rend pas suspecte d’hérésie la totalité de son œuvre. Comme l’a montré Antoine Guillaumont (Les « Kephalaia gnostica » d’Évagre le Pontique et l’histoire de l’origénisme chez les Grecs et les Syriens, Seuil, Paris, 1962), ce n’est qu’une seule de ses œuvres, les Chapitres gnostiques, qui a des relents origénistes et qui lui a valu d’être anathématisé.
Les deux textes de ce volume sont précédés d’une introduction de 266 pages qui fournit avec clarté toutes les explications souhaitables sur leur origine, leur forme et leur contenu. On peut regretter que le traducteur, pour rendre certains termes, s’éloigne parfois des conventions bien établies, comme quand il traduit egkrateia par « sobriété » plutôt que par « tempérance », ou tropos par disposition (qui rend généralement diathesis) plutôt que par « manière d’être ».
Jean-Claude Larchet

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